ACTU & SOCIÉTÉ

Victor Yahyia Harroch : Kaddish pour mon ami juif !

Publié le : 06/10/2021 - Mohamed Ameskane - Sortir Mag


Les figures de la communauté juive de Rabat-Salé, déjà réduite, ne cessent de tomber les unes après les autres telles les feuilles des arbres automnales. L’une des dernières en date est celle du docteur Victor Yahya Harroch. Retour sur un fabuleux destin… Marocain.



Victor Yahya Harroch entouré par sa famille, Suzanne, Miryam et Véronique.


Il était une fois David Et Mehdi. Un vieux juif, rescapé de la shoah, et un jeune musulman, enfant de la banlieue parisienne. Une belle histoire d’amitié que nous résume son conteur ainsi : « Par-delà toutes nos différences, nous sommes de la poussière et à la poussière nous retournerons. Nos deux peuples peuvent écrire ensemble les plus belles pages d’histoire de l’humanité et montrer ainsi au monde à quel point nous sommes proches. Pour un musulman, lire le Kaddish pour un juif en est le plus fort des symboles. » Se considérant son fils, Mehdi le musulman à lu le kaddish à la mort de David, le juif. De-là le titre du roman, « kaddish pour mon ami juif », écrit par l’homme d’affaires et patriote judéo-marocain David- André Azoulay et publié en 2013 chez JePublie.

Cette histoire ressemble à celle du regretté Victor Yahya Harroch. Suzanne, son épouse, me raconte que « Victor a acheté le cabinet du docteur Mohammed Bekkali, papa de Samy à l’époque très jeune.  Ce dernier a fait médecine en Belgique. A son retour au Maroc, il rend visite à Victor et quand il lui annonce qu’il est le fils de son ancien associé, mon mari le prend dans ses bras et depuis ce jour il le considère comme son propre fils et Samy également comme son propre père. »

Ami sinon fils de la famille, Samy Bekkali était toujours là. Il accompagna Victor à Bruxelles pour sa première oper en 2019. Au long de ces derniers terribles mois, il soutenu Suzanne et les filles, Miryam et Véronique, venait chaque matin à la clinique apportant des viennoiseries pour Victor. Au décès de ce dernier il participa activement à toutes les cérémonies. Le jour de l’enterrement, il a tenu   à aider les « hebriyin » au moment solennel de la mise en terre du corps. Devant l’assistance émue, Samy Bekkali ne cessait de clamer qu’il venait d’enterrer son deuxième père.

David et Mehdi. Victor et Samy. La réalité rejoint la fiction et vice versa ! Deux touchantes histoires de la symbiose judéo-musulmane que les Harroch ne cessent de cultiver notamment dans leur Taddart (maison).

Taddart N’ait Harroch
J’ai connu Victor grâce à Suzanne, sa femme. Il y a quelques années, je suis allé la voir à l’hôtel Balima où elle assurait la direction commerciale. Je souhaitais son autorisation pour filmer, dans l’un des salons de l’hôtel, le grand parolier Ali Haddani, habitué de la terrasse du mythique établissement de la capitale. On tournait alors, pour la première chaîne nationale, « Filbali oughnyatoun », émission qui décortique les refrains de la mémoire de la chanson marocaine.
En me recevant dans son bureau, sans rendez-vous et sans savoir ni qui j’étais ni ce que je voulais, Sarah Suzanne Harroch m’offrit le café et me lança, « je suis l’amie de tous les artistes. L’hôtel est votre disposition ». Balima n’a-t-il pas accueilli une infinité de personnalités musicales, cinématographiques, théâtrales et littéraires nationales et internationales ?

A sa retraite, celle qui fredonne depuis sa tendre enfance les airs de sa région, Erfoud, où elle a vu le jour, celle qui chante au cours de cérémonies familiales, se donne comme objectif de réunir les chants des femmes de Tafilalet, de les revisiter en les réinterprétant et de les enregistrer. Suzanne déterre les anciens carnets où elle notait les paroles recueillies auprès des anciennes, s’initie grâce aux musiciens professionnels…pour nous offrir des morceaux qu’on croyait perdus à jamais. Dans ce but, on se rencontre de temps à autre pour en parler, la conseiller et l’aider à réaliser sa mission de pasionaria du patrimoine. Et Victor fut !

Ma première rencontre avec Victor eut lieu à l’occasion d’un déjeuner sabbatique. Suzanne était venue nous chercher l’amie Françoise Atlan, qui n’avait pas oublié le bouquet de fleurs et moi. Victor, habillé à la marocaine, Kmiss, jellaba grenat et babouches jaunes, nous reçut un sourire radieux aux lèvres.  C’était un shabbat. La communauté s’était mise sur son 31.  La veille le Cantique des cantiques avait chanté pour accueillir la fiancée !

La table dressée était royale. Sur la nappe, propre et repassée, étaient déposés les mille et un succulents petits plats de kémia et les vins des plus délicieux. Victor bénit le vin et les deux pains, symboles des tables de la loi, l’écrite et l’orale. Il le rompit et en jetta les morceaux sur la table. Devant mes yeux médusés, il m’expliqua : « tu le ramasse car je te l’ai pas donné. Tu l’a trouvé ». Quelle belle leçon de générosité et de partage. Les juifs, n’ayant pas le droit d’allumer le feu ce jour là, même la géhenne est au repos, envoient la veille la Skhina au four public. Elle y mijote toute la nuit. Pour le thé, ce sont les voisins musulmans qui offrent l’eau chaude.

Ce jour là, on se régala des paroles de Victor, des mets de Suzanne, un vrai cordon bleu, notamment sa Skhina revue et corrigée ! Un met que j’avais dégusté dans mon enfance à Marrakech, offert par des amis juifs de la famille.
Au moment où la communauté judéo-marocaine se rétrécit comme une peau de chagrin, la famille Harrroch essaya de sauvegarder l’esprit de convivialité et de fraternité ayant marqué des siècles de relations judéo-musulmanes  dans notre pays. Chaque année, à l’occasion de la Mimouna, symbole par excellence de cette symbiose, Victor et Suzanne organisaient une grande soirée réunissant juifs et musulmans passant une grande partie de la nuit à déguster les plats de circonstance, dont les Msemmens au beurre et au miel, à chanter et à danser sur les airs andalous, chgouri et chaâbi, un patrimoine musical commun. A chaque mois de Ramadan, ils invitaient les membres des deux communautés pour un Ftour. Leurs amis musulmans faisaient de même les invitant dans le même esprit.
Ainsi tu es Suzanne, ainsi tu es Victor. Françoise Atlan, dans son message de condoléances, évoque « ta générosité, ta discrétion et ta maison ouverte à ceux qui ont eu la bénédiction de te côtoyer… » Mais qui est  Victor Yahya Harroch ?

Le juste qui venait de Midelt
Victor Yahya Harroch est né en 1949 à Midelt. Enfant des cimes enneigées de l’Atlas, issu d’une communauté judéo-marocaine enracinée dans le pays depuis la nuit des temps. Son père s’installe à Meknès en tant que petit fonctionnaire de la poste. Sa nombreuse famille, huit frères et sœurs, vit modestement mais ne manque de rien. Victor rejoint l’Alliance Israélite, devenue après l’indépendance Al Ittihad, et suit un cursus exemplaire. Le bac en poche, obtenu au lycée Lyautey du boulevard Ziraoui de Casablanca, il s’inscrit à la faculté de médecine de Rabat. Une fois sa thèse soutenue, en vrai patriote, il souhaite passer son service militaire au Sahara. Nous sommes fin des années soixante-dix en plein guerre après la marche verte et la récupération des provinces du sud. On finit par l’affecter à Al Hoceima où il passe quinze mois au sein de la marine royale.
De retour à Rabat, son chemin croise celui du docteur Mohammed Bekkali. Médecin à Bouznika, qui le prend comme associé. Quand le Dr Bekkali s’installe à Laayoune, Victor récupère le cabinet qu’il ne quitte plus jusqu'à son décès. C’est là où venait le petit Samy accompagnant son papa…

« Tbib Bouznika », comme on l’appelle, finit par faire partie des figures incontournables de la contrée et de Rabat-Salé. Médecin de famille, proche de ses patients, accueillant et bienveillant. Victor prend le temps qu’il faut pour examiner un malade. Il le conseille, le soutient moralement et psychiquement, soulage ses maux par des  paroles choisies . Nombre de ses patients sont devenus ses amis et des amis de sa famille ? On le surnomme aussi le médecin des pauvres lui qui n’a jamais refusé une consultation gratuite. En bénévole, il soigne les indigents, dont il se sent proche, leur offre ce qu’il a comme échantillons de médicaments. Quand il   envoie ses patients faire des radios ou analyses, il demande à ses confrères de leur faire des prix tout en refusant toute commission, pratique courante dans le milieu !

Victor me fait penser à ces toubibs de famille et de campagne des films de mon enfance. Une image idyllique loin de celle des médecins hommes d’affaires en vogue de nos jours. Victor, qui cherche à rendre heureux tous ceux qui l’entourent, partage ce qu’il gagne. Chaque jeudi, il distribue des aumônes aux nécessiteux et n’hésite pas à dépanner, dans la discrétion, les proches et amis dans le besoin.

Toutes les connaissances que j’ai croisées me dressent ce portrait. Une image que confirment les centaines de messages de condoléances et de soutien que la famille continue de recevoir par écrit, mails, téléphone et autres réseaux sociaux. Hospitalier, optimiste, généreux, blagueur, noble, courtois, classe, élégant…sont quelques qualificatifs qui reviennent en boucle.

Il avait un rêve
Victor nous a quittés  à quelques jours de Roch Hachana et Youm Kipour. Décédé le 28 août, la famille lui organise une inhumation correcte. Malgré les quatre durs mois, pour lui et sa famille, malgré les circonstances de la pandémie du Covid et ses restrictions, Suzanne a tenue à lui offrir un départ dans le respect des traditions et coutumes chères au judaïsme marocain.

Le 30 aout à 14 heures, famille et amis se sont retrouvés au cimetière pour lui rendre un vibrant hommage. Outre les anonymes, on note la présence de personnalités dont Serge Berdugo, David Toledano, le rabbin Gabriel Kessous…sans oublier ses amis du corps médical, les docteurs Mouna Alami, Mohcine Bennis et Adil Lebbar…Une cérémonie émouvante avec ses psaumes, prières et prise de paroles   dont celle inoubliable de sa fille Miryam Harroch.

 Dans un message de condoléances, la réalisatrice et militante Simone Bitton écrit, « repose en paix cher Victor Harroch. Toi qui rêvais de remettre le vieux dispensaire du Mellah de Rabat en état pour qu’il serve les familles modestes installées dans notre quartier d’enfance. Toi le médecin des pauvres qui n’a jamais voulu quitter notre terre natale… ». De ce projet, Victor n’arrêtait pas de parler et d’essayer de convaincre les membres de la communauté et les amis de corps médical de l’aider pour sa réalisation.

En prenant la parole au cours des funérailles, David Toledano a promis la concrétisation du rêve du défunt. Une fois le dispensaire réhabilité, il  portera le nom de Victor Yahya Harroch. Vivement l’inauguration !

« A jamais dans nos cœurs »
Dans l’incontournable « deux mille ans de vie juive au Maroc », le grand érudit Haim Zafrani écrit que « la mort est un moment de profonde émotion, de grande exaltation aussi, pour le croyant détaché des choses de la vie, indifférent à la banalité de l’existence. C’est pour lui la porte ouverte sur un nouveau monde, « le monde futur » (‘Olam Habba’), la voie vers la béatitude à laquelle aspire tout être de foi et de religion. »

Cher Victor
Le vendredi 1er octobre 2021 une cérémonie a encore réuni ta famille et tes amis à l’occasion de la pose de ta stèle. Une stèle en marbre flamboyant où est gravé ton nom, pour l’éternité, en hébreu, français et arabe avec une épitaphe succincte, « A jamais dans nos cœurs ».

Cher Victor
Je n’ai pas appris hélas l’hébreu et encore moins l’araméen pour te lire le kaddish ! Samy Bekkali l’a fait à sa manière. Je le fais à la mienne en te consacrant ces quelques lignes en guise d’éloge, d’homélie, d’oraison funèbre, en guise d’hommage. Tu peux dormir tranquille maintenant, du sommeil des justes, au cimetière juif de Rabat que l’on appelle, en dialecte marocain, « me’arah », en hébreu Bet ha-hayyin, la maison des vivants ! Ton prénom biblique n’est-il pas Yahya, vivant en arabe ?

Cher Victor
Tu es vivant et tu le resteras dans le cœur de ta famille, de tes amis, juifs et musulmans et dieu sait qu’ils sont nombreux.

A jamais dans nos cœurs.
Amen !