ACTU & SOCIÉTÉ

Décès de Coco Polizzi : Ciao fils de l’Océan !

Publié le : 28/04/2021 - Sortir - Mohamed Ameskane


Beato Salvatore Polizzi, alias Coco Polizzi nous quitte le 21 avril 2021. Bâtisseur, peintre et  sculpteur, l’artiste atypique nous lègue, en héritage,  sa fabuleuse  médina d’Agadir.



Rabat, élue Capitale du Royaume du Maroc à l’air du protectorat, ressuscite de sa longue léthargie d’une cité oubliée. Lyautey, ses jardiniers et ses architectes la redessine et la dotent de monuments, quartiers urbaines et autres repères de pouvoir originaux les uns que les autres. Dans cette effervescence, la ville accueillie des familles en provenance des quatre coins du monde. Français, Russes, Italiens… Les Demaziere, Lechartier, Polizzi… sont venus avec leur savoir-faire pour la doter de ses infrastructures et d’animer son bisness.

Le quartier de l’Océan, l’un des premiers bâtis pour accueillir la communauté européenne, grouillait alors de ses maçons, artisans et autres gargotiers notamment espagnols et italiens. C’est dans ce quartier cosmopolite que Beato Salvatore Polizzi naquit le 19 septembre 1941.
Ses grands-parents ont quitté la Sicile pour la Tunisie en 1882. Les parents, nés au pays di jasmin, rejoignent le Maroc entre 1904 et 1906. La papa, Paul Polizzi, est devenu au fil du temps un important entrepreneur en bâtiment. Coco passa son enfance dans le quartier de l’Océan ou il entame sa scolarité et son initiation à la vie. Sur les traces d’un grand frère, il trace à 8 ans, des perspectives sans point de fuite. A 14 ans, l’âge ou il rejoint les beaux-arts, il rêve déjà de son futur statut de d’architecte-bâtisseur. Et c’est ce qu’il est devenu sans le moindre diplôme en poche !

L’indépendance du royaume, grand évènement du récit national, le marqua à jamais. Après des moments défiles, suite à la disparition du père et à la détérioration de la situation familiale, Coco Politzzi change d’Océan ! Il s’installe, avec famille et bagage, à Agadir au début des années soixante-dix. Depuis, en amoureux de l’arrière-pays berbère, il ne cessa de sillonner le Sud et de participer à la mise sur pieds d’une infinité de projets entre villas, hôtels et autres bâtisses publiques ou privées.

Rencontré pour la première fois au moment de l’émergence de la Médina d’Agadir dans les années quatre-vingt-dix, je découvre un personnage de contes ! D’abord ce look avec ses habits traditionnels marocains, pantalons bouffons, gilets, babouches, ou ensemble en lin très décontracté, avec une préférence pour le blanc immaculé, sa manière d’être et de paraitre avec une aristocratie humble et son humanisme. Je le retrouve des années plus tard au cours de l’une des éditions du festival des Andalousies Atlantiques. A l’aise dans plusieurs langues dont la Darija et des rudiments de Tamazight, l’homme est fidèle à son image, toujours ouvert, affable et partant pour le partage. N’avait-il pas comme devise : « Mon seul rêve, c’est de donner tout ce que je sais avant de partir. On ne devrait pas mourir avec ses secrets. Je pense que c’est le seul péché de la vie »?

Ainsi est Coco Politzzi. Bâtisseur, maitre artisan décorateur, peintre, sculpteur, poète, philosophe, écologiste proche de dame nature, rêveur… Et surtout visionnaire ! N’a t-il pas conçu et réalisé son rêve le plus fou, la Medina d’Agadir ?

Une Médina en héritage
Agadir sauvegarde les stigmates mémorielles de séisme qui l’a détruite en 1960. Une tragédie qui marquera à jamais les descendants de ses victimes. A signaler à ce propos les films de Jacques Bensimon et son récit «Agadir, un paradis dérobé », sorti, à titre posthume, chez l’Harmathan à Paris en 2012 ou «Tremblement de terre d›Agadir, récit d'une rescapée 1960-2020» de Orna Baziz, paru récemment aux éditions La Croisée des chemins de Casablanca.

Le grand projet de la reconstruction de la ville d’Agadir, lancé par Mohammed V et supervisé par le prince héritier Moulay Hassan, est chapeauté par Farid Ben Embarek avec la participation d’architectes tels Louis Riou, Henri Tastemain, Elie Azagoury, Jean-François Zevago, Abdesalam Faraoui et autre Patrice Demazière. Un challenge réussi. Mais Pour Coco Politzzi, il manque quelque chose à la capitale du sud. Ville touristique par excellence, elle n’a pas sa Médina à l’instar de Fès, Marrakech, Taroudant, Rabat, Tétouan et Casablanca. De là son idée originale, géniale sinon visionnaire de la doter de du cœur et de l’âme qui lui manquaient.

En 1992, il se lance cœur et âme dans un projet ou personne ne croyait ! Il loue un terrain de près de 5 hectares aux Eaux et forêts du côté de la commune de Bensergao, et débute les travaux sur ses fonds propres. Inspiré par l’architecture berbère, il rêve d’une cité sur mesure faite main ! De là le choix des matériaux de terroir, les briques en terre blanche, et du savoir-faire artisanal. Les ateliers mis en place pour la construction seront transformés plus tard en boutiques d’artisans. Tous les corps de métiers sont représentés. Des nouvelles techniques sont créés telles des mosaïques de pierre d’inspiration romaine. Dans cet univers ocre et sable, on admire les pierres rouges d'Argana, blanches d'Agadir, jaunes de Salé, l'ardoise verte d'Anzi… Les plafonds sont en rondins d’eucalyptus. La ville surgit petit à petit avec ses placettes, boutiques, maisonnettes, ateliers, cafés, allées ombragées, jardins, fontaines… sans oublier un amphithéâtre propice aux activités culturelles. Quel bel hommage au sud, à l’architecture de terre, à la culture berbère et surtout à l’artisanat national et à ses Maälems.

Ouverte au public en 2000, la Médina, qui connut des difficultés au fil des ans et autres interruptions de son activité, finit par être placée en liquidation judiciaire en 2017. Deux ans plus tard, elle est rachetée par la Société de développement régional du Tourisme de Souss-Massa (SDRT), pour en assurer la promotion et le développement tout en confiant sa direction artistique a Coco Polizzi.

Outre cette Médina, le créateur avait conçu tout au long de sa longue carrière une multitude de projets que les chercheurs peuvent consulter aux Archives du Maroc. Dans son mot de condoléances, son directeur Jamaâ Baida note que « … le grand artiste Beato Salvatore Polizzi a aimablement et généreusement consenti à faire don d’un ensemble de ses œuvres, en format numérique, aux Archives du Maroc. Une convention a été signée dans ce sens à Agadir le 1er mars 2020. » Toujours cet esprit de partage.

Inhumé au cimetière chrétien de Rabat le mardi 27 avril 2021  à côté de son grand-père et de son père comme il le souhaita, Coco Polizzi avait déclaré à la Gazette du Maroc en 2009, « N’ayant pratiquement jamais quitté le pays, si ce n'est que pour divers travaux à l'étranger, je me sens profondément Royaliste et Nationaliste. » Coco Polizzi, un Marocain de cœur qui mérite le plus vibrant des hommages.
Ciao fils des océans !